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VIGNALE, notre jardin partagé | Les ricochets poétiques d'Angèle et Marie.T | 14 ème Lettre

 

Ph. Angèle Paoli  Lépiotes du jardinPh. Angèle Paoli / Lépiotes du jardin

 

Vignale, le 12 décembre 2022

Ma chère Grande,

Tout d’abord te dire combien je suis heureuse de te lire après tant de temps avec points de suspension. La voilà donc arrivée à bon port, cette nouvelle lettre de longue haleine dont je me demandais bien si elle prendrait forme un jour et si elle me parviendrait. Elle est bien là, lettre au long cours qui a pris son temps et se déploie en un triptyque. Mais au fond, en dépit des difficultés et des douleurs qui se sont glissées dans l’engrenage, c’est peut-être bien ainsi. Cela nous a permis de reprendre souffle. Et puis d’autres gens de plume, plus connus que nous, en ont fait tout autant avant nous. Il n’y a qu’à ouvrir le recueil →  Au présent de tous les temps de Jean-Louis Giovannoni et de Bernard Noël, pour se rendre compte de ce qu’est un temps d’écriture épistolaire et d’échanges. Ces Correspondances s’étirent sur deux décennies, interrompues par des silences de plusieurs mois.1991-2020. 

Ainsi, commencée à la presque fin de l’été, ta lettre me rejoint en hiver en passant par l’automne. C’est bien d’avoir trois saisons rassemblées par saut de puce sur quatre feuillets A4 (j’ai fait une sortie imprimante pour être plus à l’aise). Tu me parles de la Castagniccia dont tu rêves, en cette période où le ciel blanchit et où les contours de la ville s’estompent dans les brumes. En Castagniccia, j’y étais moi-même cet après-midi sans avoir quitté mon écran. Au menu de mon cours de Corse ce jour, le Catenacciu de la Passion pascale en Castagniccia. Un classique incontournable de la « culture corse », que je commence à bien connaître puisque mon cher village a ressuscité le sien, endormi depuis des années mais désormais de plus en plus vivace au fil du temps. Ce moment d’intense ferveur qui rassemble la communauté villageoise, se termine par la fameuse cerca dite aussi granitula, enroulement/déroulement d’escargot, point d’orgue de la procession. Un temps très attendu dans l’année liturgique pendant lequel la population renoue en chair et en os, si je puis m’exprimer ainsi, avec la Passion du Christ. Je dois ajouter que ces manifestations religieuses existent aussi, toujours aussi vivantes, en Italie, en Sicile et en Sardaigne. Elles attirent beaucoup de curieux, touristes en vacances qui restent sur le bord de la route et prennent des photos. C’était donc ma leçon de Corse d’hier, pas vraiment de saison puisque nous sommes à Noël.

Aujourd’hui la leçon portait sur l’art de faire du pain, pratique ancienne que l’on retrouve à peu près partout. J’ai pensé à ton Renato, aux gestes de son père, à ce métier qu’il aimait, peu différent sans doute de ce vieux corse de la vidéo qui expliquait par le menu toutes les étapes de la fabrication. La difficulté pour moi était de saisir son parler rugueux de montagnard, pas du tout policé par les normalisations imposées par Corte, Università Pasquale Paoli. Et aujourd’hui, les vieux quittant notre monde pour le leur, il n’en reste plus beaucoup qui aient ce parler-là, authentique et chaud, mais âpre, agrémenté de cet accent que je ne retrouve que de rares fois, occasionnellement, à l’angle d’une rue de Bastia, par exemple. Pour le moment, j’essaie d’engranger, des formes syntaxiques, des expressions typiques, des sonorités. Pas simple. Ce qui est certain c’est que ce travail, que j’ai choisi en toute liberté, me prend du temps chaque jour et vient s’ajouter à la liste des choses à faire (je me fais des listes à la Perec, en moins drôles, hélas !) et après j’égare la liste, je l’oublie, où diable ai-je bien pu la poser ? et je file ma journée en grande partie consacrée à ce que j’ai bien pu faire des clés, des livres dont j’ai besoin, des feuillets que j’ai noircis et éparpillés. J’ai beau vouloir mettre de l’ordre, l’ordre des choses m’échappe. Mais en définitive, je m’en suis pas mal sortie. → Colla fala colla fala (monte descend monte descend)

Chez le dentiste, en attendant patiemment qu’il vienne s’occuper de moi, j’ai relu le livre que Marie Fabre m’a envoyé (arrivé samedi) et dont la sortie est prévue début janvier.  → La Maison ZHM, consacrée à l’histoire de sa « mamie », confiée à un Ehpad. Un sujet toujours aussi brûlant et toujours d'actualité. Mais rien ici sur l’institution en elle-même et les problèmes qu’elle draine, encore que les choses – dites / non dites - y soient perceptibles, mais plutôt un duo très tendre et très humain entre une grand-mère en fin de vie et sa petite fille, jeune adulte qui vient la voir le week-end après sa semaine de travail. Un miroir à deux faces, dedans/dehors, une frontière brumeuse entre vie et mort, une existence sur le fil. Un récit qui devrait te parler, parler à la psychologue que tu es, qui en connait long sur la question des soins en milieux hospitaliers et /ou psychiatriques.

Sinon, côté lectures, j’ai lu des choses très différentes sans doute de ce qui a pu retenir ton attention pendant ces trois mois. J’ai laissé un peu A.E de côté. Je n’ai pas aimé La femme gelée. J’ai été davantage sensible à La place. Je la reprends avec Les années qui ont un petit côté Perec – Je me souviens – récit que j’aime parce qu’il fait revivre avec des slogans, des formules, des chansons, des flashs de films, des titres de journaux, des noms de célébrités, toute une époque que j’ai moi aussi connue. D’objets qui ont fait une intrusion tonitruante dans nos vies des années soixante et au-delà. Je trouve vraiment qu’elle là est  au sommet de son art. Au plus juste de ce que ma génération et les suivantes ont connu et vécu. Sur le plan de la mémoire, c’est une réussite ; et c’est un vrai document historique, sociologique et culturel. Il me touche beaucoup.

En réalité, pendant tout ce temps, j’ai fait pas mal de pas de côté. J’aime bien les pas de côté qui me laissent libre d’aller ou d’être ailleurs que là où l’on croit que je devrais être ou que l'on croit que je suis. Ainsi, loin des lectures de la rentrée littéraire, j’ai croisé au cours de mes pérégrinations les Contes d’Odessa, d’Isaac Babel. Une découverte. Je n’avais jamais rien lu de cet auteur, soutenu en son temps par Maxime Gorki, puis exécuté en 1940 par le régime de Staline. J’ai aimé cette écriture dense, drôle (même si parfois le récit baigne dans le tragique), emplie de cet humour si particulier qui est souvent l’apanage des auteurs juifs, riche en images loufoques. Babel évoque dans ces récits les bas-fonds juifs du port d’Odessa, crapuleux et hauts en couleur, qu’il connaît bien pour y avoir grandi. Et puis Odessa, c’est un nom qui me fait vibrer depuis toujours et m’entraîne, moi la rêveuse des terres lointaines, en un long voyage odysséen au sud de l’Ukraine. Odessa sur la Mer Noire. Que j’imagine si différente par sa couleur de ma Méditerranée. Il y a pourtant quelque chose de l’antique Massilia dans le port d’Odessa.

Au nom de la féminine Odessa, j’associe un épisode tragique de l’histoire. J’ai longtemps gardé gravé dans ma mémoire, le souvenir ancien d’images terrifiantes. Celles d’une terrible tuerie dans les escaliers monumentaux de la ville, avec cette mère se dressant face à l’armée, son enfant mort dans les bras et aussitôt exécutée ; puis perdu dans la foule qui est en train d'être massacrée, le landau d’un bébé qui dévale sans fin les immenses escaliers. Ces images inoubliables sont celles du film muet de Sergueï Eisenstein dans Le Cuirassé Potemkine, 1926. Je ne me souviens plus du film. Je sais seulement qu'il raconte le récit d'une mutinerie à bord d'un cuirassé russe. Lorsque le hasard m’a fait tomber sur ce livre d'Isaac Babel, il m’est apparu comme une évidence que je devais le lire. J’ai donc acheté ce recueil de nouvelles, lequel a eu le pouvoir de raviver de vieilles images en me faisant plongeant dans la vie d’Odessa, aujourd'hui cruellement meurtrie. Toujours les mêmes guerres recommencent, et les mêmes injustices.

Les livres s’accumulent dans les caisses, à côté, sous mon lit. Mais c’est ainsi. Parce que les livres sont pour moi l’essentiel, avec quelques autres « objets » auxquels je tiens. Je dis « objets », mais ce terme en cache d’autres qui n’ont rien à voir avec le matériel. Objets de réflexion, d’analyses, de découvertes. Je me déplace peu mais lorsque j’en ai l’occasion, je prends beaucoup de plaisir à aller voir des expositions. Récemment à Orsay, l'exposition consacrée à Rosa Bonheur, peintre magistrale et bienfaisante, talentueuse et éminemment moderne ; puis à → l’Orangerie, Sam Szafran dont les escaliers vertigineux m’ont subjuguée. Là aussi, il faudrait s’appesantir davantage car Szafran a une histoire peu commune. Dans les jours qui viennent, je vais essayer d’aller à Beaubourg voir avec ma fille l’exposition consacrée à Alice Neel. Et peut-être, si nous en avons le temps, aller jusqu’au Louvre voir Les Choses, « Une histoire de la nature morte ». Et s’il ne fait pas trop froid, nous marcherons.

Je me fais mon petit programme réjouissances, en compagnie de mes enfants. Car sans eux, la vie n’aurait plus vraiment de sens. Alors, profiter, tant que cela est encore possible, de leur présence, de leur force vitale, de leur générosité. Et profiter aussi de la beauté, de la douceur, de l’affection, de la tendresse, de l’amitié. De tout ce qui peut permettre de maintenir l’esprit en éveil, la curiosité aux aguets. Soif de comprendre, de découvrir. Il y a tant de choses surprenantes que nous ne prenons pas le temps d’observer et que nous frôlons sans même nous douter de leur existence.

Voilà, ma chère Grande. Merci à toi pour les morceaux choisis qui émaillent ta lettre. J-P Siméon, Jean-Louis Massot… Je ne connaissais JLM que de vue. Il dirige me semble-t-il les éditions du « Chat Polaire ». En octobre à Paris, j’ai fait la connaissance du nouveau directeur des « Carnets du dessert de lune ». La maison d’éditions est désormais installée en Normandie.

Je vais aller me réchauffer. Le moulin est glacial et je sens que je mais me transformer en glaçon.

Je pense à toi bien fort. Sois assurée de mon soutien et de mon affection.
Je t’embrasse avec tendresse.

Angèle


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